Voitures anciennes: petite bulle est devenue grande


Eh bien, nous y voilà. Une année a passé depuis que 906 Chronicles s’est inquiété de la formation d’une bulle spéculative sur le marché des voitures anciennes. Beaucoup d’eau est passée sous les ponts depuis, et rétrospectivement, je ne puis m’empêcher de penser que la bulle spéculative n’était pas en formation, mais déjà bien formée. Qu’en est-il aujourd’hui? Il ne manque guère plus qu’une étincelle pour faire sauter la réserve de poudre, et couler le navire de la frénésie spéculative.

Le salon Techno Classica d’Essen s’est une nouvelle fois transformé en un salon de la démesure, où les marchands n’ont manifestement plus aucun scrupule à fixer des prix totalement délirants, sous des prétextes de plus en plus spécieux. Oh certes, le salon d’Essen est le véritable indicateur de tendance du marché de la voiture ancienne, et à voir ce qui y était proposé cette année, tout semble aller pour le mieux. Mais c’est justement parce que tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes, que mon inquiétude ne cesse de croître. Le marché de la voiture ancienne est entré dans une dangereuse spirale spéculative, comme semblent le prouver les chiffres, ainsi que certains faits…

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Le premier de ces faits vous semblera surprenant: il s’agit de la confiance générale affichée par les marchands. Que la voiture ancienne soit devenue un investissement, cela est un fait que l’on se doit d’accepter. Mais que l’automobile ancienne soit perçue avant tout comme un investissement est une chose autrement plus inquiétante. A ce titre, écoutant distraitement une discussion, lors du salon Rétromobile, entre un spécialiste de notre marque favorite et un client disant avoir acheté telle 356, quelle ne fut pas ma surprise d’entendre le marchand répondre « il a bien fait, elle monte ». Elle monte, voyez-vous cela. Ces marchands, dont la passion est incontestable, semblent eux aussi se laisser aveugler par l’euphorie ambiante, voyant davantage les autos qu’ils vendent comme des valeurs qui « montent », et, rarement, qui baissent. Il faut savoir tirer les leçons du passé, et se rappeler qu’acheter aveuglément telle ou telle auto, en se disant que « c’est sûr, elle va monter! ça monte les anciennes, en ce moment! », n’est que le triste signe annonciateur d’un cataclysme à venir. Des suiveurs opportunistes, percevant enfin qu’il y a de l’argent facile à gagner, se ruent sur la moindre auto ancienne, espérant faire une plus-value rapide…

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D’aucuns objecteront que la hausse générale concerne avant tout les modèles exceptionnels, restaurés dans les règles de l’art et dans les moindres détails, et qu’une auto de ce genre ne peut que voir sa valeur partir à la hausse. Peut-être, mais toujours est-il que de soi-disant véhicules hors du commun sont parfois loin de tenir leurs promesses. Rappelons ici une anecdote racontée par Marc Joly dans le Flat 6 Magazine de ce mois de mai: il remarque lors du salon d’Essen qu’une 911 2.0 est à vendre pour la modique somme de 400 000€. Allons bon, les beaux exemplaires se négociaient en 2013 à 150 000€, alors pourquoi une telle somme? Parce que c’est une 2.0, voilà tout. Mais l’histoire ne s’arrête pas ici! Notre journaliste favori découvre un peu plus loin une autre 911 2.0, à 600 000€, soulignant toutefois qu’il s’agit du châssis n°150, et qu’elle sort d’une restauration minutieuse. Une 911 2.0 en état concours est aujourd’hui estimée à environ 250 000€, ce qui, comme vous le verrez, constitue déjà une hausse copieuse en comparaison de l’année dernière. Mais un autre élément mérite d’être mis en avant: lors du salon 2013, l’on constata également de nombreuses hausses de prix arbitraires et injustifiées. Ces hausses ne s’élevaient toutefois guère à 150 000€ d’un coup… Et faudrait-il accepter de payer trois à quatre fois le prix d’une 2.0, sous prétexte qu’il s’agit de l’une des premières? Je puis concevoir qu’une prime de quelques milliers d’euros puisse être justifiée. De là à en multiplier la valeur, j’éprouve quelque peine à me dire qu’un marchand aussi peu scrupuleux ne manque pas de discréditer sa profession.

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Venons-en, justement aux chiffres. A titre de comparaison, voici les hausses de prix constatées entre 2012 et 2013, puis celles constatées entre 2013 et 2014:

Auto Cote 2012 Cote 2013 Evolution
911 2.0 (1964-1967) 100 000€ 150 000€ +50%
911 S 2.4 140 000€ 160 000€ +14%
911 S 2.7 42 000€ 60 000€ +43%
911 Carrera 3.2 Cabriolet G50 40 000€ 55 000€ +22%
959 300 000€ 450 000€ +50%
Auto Cote 2013 Cote 2014 Evolution
911 2.0 150 000€ 250 000€ +67%
911 S 2.4 160 000€ 200 000€ +25%
911 S 2.7 60 000€ 60 000€ +0%
911 Carrera 3.2 G50 Cabriolet 55 000€ 61 000€ +11%
959 450 000€ 600 000€  +33%
911 RS 2.7 Light 350 000€ 700 000€ +100%

Ces chiffres révèlent une tendance particulièrement intéressante: la hausse s’est très nettement accélérée dans le cas des modèles les plus exceptionnels, les plus recherchés. J’ai d’ailleurs, pour le plaisir (sic), ajouté la cote de la RS 2.7, qui a doublé, oui, doublé en un an. Rappelons que ces chiffres ne concernent que des véhicules en état concours, donc sortant d’une restauration minutieuse, ou jouissant d’un historique exempt de la moindre zone d’ombre. Toujours est-il que ces hausses semblent littéralement ahurissantes et totalement dénuées de la moindre rationalité. Sont elles vouées à durer? Le doute est permis, tant la hausse semble de plus en plus suivre une courbe exponentielle, qui finira un jour ou l’autre par retomber, bien que la hausse semble se calmer pour des modèles moins exclusifs, mais les faits restent accablants. Les acheteurs s’arrachent les voitures exceptionnelles. Les marchands en profitent pour appliquer des hausses de tarifs faramineuses au nom de prétextes de plus en plus difficiles à accepter. Et l’euphorie gagne les acheteurs les plus modestes. Il suffit pour cela de voir le nombre croissant de voitures passablement usées franchissant l’Atlantique afin de satisfaire la demande européenne.

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En dernier lieu, les nuages semblent s’amonceler à l’horizon. L’indice HAGI de la voiture de collection s’est replié sur le mois d’avril, la valeur des Porsche ayant globalement baissé de 4.7%. D’autre part, les marchands semblent confirmer une tendance à la diminution des transactions, en comparaison d’un premier trimestre vigoureux. Les premiers frémissements d’une tempête à venir? Cela est fort possible. Le marché de l’automobile de collection est devenu totalement fou, et il se pourrait fort que la spéculation à la hausse subisse des vents contraires bien plus tôt que l’on ne le soupçonne…

Les deux autos illustrant ces lignes sont à vendre chez Automobilia:

http://www.automobilia.fr/Porsche-944-Turbo-Cup.html

http://www.automobilia.fr/Porsche-964-Jubile.html

13 réflexions sur « Voitures anciennes: petite bulle est devenue grande »

  1. De tous temps le cours de la voiture dite de collection a fluctué.
    Il n’a jamais manqué quelqu’un pour annoncer la dégringolade prochaine…….
    Ils finirons, naturellement par avoir raison !
    Cependant, comme tous placements, seuls ceux, susceptibles de conserver leur véhicule en attendant la remontée certaine, passeront à la caisse !

  2. Porsche 996 à acheter … si on aime cette 911 c’est sûr. Depuis cette génération leur nombre n’a cessé d’augmenter … elles seront certainement les plus abordables des 911.

  3. Nous vivons dans un vaste supermarché mondial … et de surcroit dans une période tourmentée. Les valeurs refuge ne se sont jamais aussi bien portées : marché de l’art, or … et autos de collection. Tout au moins les « prestigieuses » (pas de spéculation sur la R16)… un marché qui se déplace vers le haut et où tout le monde trouve son compte parce que ça permet AUSSI de faire vivre une multitude d’entreprises autour du système.
    Certes, le phénomène est exacerbé autour des Porsche Classic. Vous ne pouvez pas ignorer le rôle actif de la marque dans cet état de fait : management et subventionnement des clubs « officiels », participations événementielles active autour des multiples anniversaires de modèles, appui discret à de nombreux sites Web consacrés aux Porsche, mode des événements VHC, évolution de la structure sociale de la société (nouveaux pauvres, nouveaux riches), phénomènes bling-bling/hype … tout ceci contribue, à des degrés divers, à faire de Porsche une sorte de labo exacerbé du phénomène spéculatif autour de l’auto de collection…

    1. La question de l’influence du constructeur reste à double tranchant: on entend souvent dire que les prix des Classic ne risquent pas de baisser puisque Porsche ne cesse d’augmenter le prix des pièces. Cela revient à confondre cause et conséquence: c’est bien parce que les prix des Classic montent que Porsche en profite pour augmenter le prix des pièces. Il est vrai que sa participation de plus en plus officielle à des événements tels que Rétromobile ou Essen participe d’un engouement général autour des anciennes. La encore, la question mérite d’être posée: alors que l’on voyait rarement le constructeur dans ces événements il y a quelques années (pas si lointaines), il fait désormais le déplacement sur tous les événements. Cette stratégie sera probablement développée à très long terme tant il est essentiel de valoriser son patrimoine, mais elle a probablement eu pour origine un certain opportunisme.

      Quant à l’appui discret offert à de nombreux sites Web, il serait dangereux d’accuser sans preuves. Personnellement, je ne bénéficie d’aucun soutien de la part du constructeur.

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