Paru dans Total 911: Peut-on considérer les Porsche comme des oeuvres d’art?


Voici deux ans, je déclarai plein d’enthousiasme, à un membre de ma famille, que « Porsche, c’est de l’art ». La réponse, sans l’ombre d’une hésitation, fusa : une moue dubitative nourrie par les clichés véhiculés par une minorité autophobe considérant l’auto comme un méprisable moyen de transport polluant. Dès lors je me mis à me poser cette question bien plus sérieusement : pouvais-je raisonnablement considérer une Porsche comme une œuvre d’art ?

Toute œuvre d’art est le résultat d’un croisement, voire d’une lutte plus ou moins harmonieuse entre la créativité et la technique. Que ce soit la musique, l’architecture, ou la peinture, toutes les formes d’art répondent à cette définition inspirée de la philosophie antique.

L’histoire automobile est emplie de cette rencontre harmonieuse entre  le poète et l’artisan. Le poète de l’automobile, d’abord carrossier, se nomme aujourd’hui designer, et l’histoire de notre marque regorge de designers célèbres pour avoir laissé leur empreinte sur nombre des plus célèbres croquis de la marque. Erwin Komenda, Butzi Porsche, Anatole Lapine, entre autres. Les artisans, ces maîtres de la technique, ce sont les ingénieurs, ces sorciers à l’image de Ernst Fuhrmann, célèbre concepteur du moteur Carrera, ou Helmut Bott, alchimiste créateur de la 959…

lapine
Anatole Lapine, « crayon en chef » de Porsche durant l’époque Fuhrmann. Il reste connu comme le père de la 928.

Mais de grands noms seuls ne font pas de grandes œuvres, car l’harmonie entre création et technique, arrivée au firmament avec notre chère 911, est avant tout une lutte de tous les instants où la technique cherche à s’imposer face à la création et vice-versa. J’en veux pour preuve une période charnière dans l’histoire de Porsche : les années 1964 à 1966. L’année 1964 correspond au lancement de la 904 Carrera GTS, chère au cœur de Butzi Porsche dont elle fût sans aucun doute le plus grand coup de crayon. Merveille esthétique, la 904 se parait toutefois de dessous moins glorieux : un vieux châssis à longerons, peu rigide et totalement dépassé. A l’opposé, la 906 arrivée en 1966 sera avant tout le résultat des travaux des ingénieurs, au premier plan desquels Ferdinand Piëch. Merveille technologique, elle adoptait enfin un châssis tubulaire nettement plus rigide, tandis que sa carrosserie sacrifiait grandement la finesse de la 904 sur l’autel de l’aérodynamique et des besoins en air frais des éléments mécaniques. D’un côté, la victoire des esthètes, de l’autre la victoire de la modernité technologique. Dans un cas comme dans l’autre, ces deux autos possèdent des atouts les rendant exceptionnelles, tant elles semblent incarner l’aboutissement d’une certaine vision de l’automobile poussée à son paroxysme, sans compromis !

IMGP8494
La pureté des lignes de la 904 en fait une véritable pièce de musée.

C’est peut-être en cela que la 911 est l’une des plus grandes œuvres de l’histoire : le coup de crayon simplissime de Butzi Porsche, les choix techniques judicieux de Ferdinand Piëch. La 911 est née d’une subtile harmonie entre la recherche d’une grande pureté esthétique et la recherche de l’aboutissement mécanique et technologique. Qui dit harmonie dit compromis, et il y en eût, lorsqu’on simplifia la ligne de toit inélégante du prototype T7 au détriment de l’habitabilité arrière, ou lorsque l’on ajouta des pare-chocs à soufflets rendus nécessaires par de nouvelles normes de sécurité, au détriment de la pureté initiale de la ligne. Mais qu’importe ! La 911 incarne cette recherche obsessionnelle de l’équilibre entre beauté et technologie, ce qui permet peut-être d’expliquer son incroyable longévité, au contraire d’autres marques sacrifiant souvent l’une de ces deux vertus au profit de l’autre.

1963 Targa Florio - La Ferrari 250GTO di Prince Zourab Tchkotoua  - Tommy Hitchcock
La 906 sacrifiera l’élégance au profit de l’efficacité. Paradoxalement, le Cx de la 904 sera inférieur à celui de la 906.

Si vous êtes déjà allé au Louvre, vous aurez certainement remarqué que de nombreux tableaux inachevés sont exposés. Ce sont tout simplement des brouillons réalisés par les peintres, en préparation du tableau final, parfait. Et si vous êtes déjà allé au Techno Classica à Essen, vous aurez certainement remarqué qu’il existe quelques modèles de pré-série, proposés à la vente, utilisés comme ultimes véhicules de développement. Mais ce qui est plus surprenant, c’est que ces prototypes se vendent pour des montants bien plus élevés que les modèles de série. Le brouillon, plus cher que le chef-d’œuvre ? A vrai dire, cela me porte à croire que les autos sont bel et bien des œuvres d’art au sens le plus noble du terme. En achetant un prototype de développement, l’on s’offre en réalité une partie du travail des ingénieurs, un brouillon comportant des erreurs, et non le modèle final, parfait, l’incarnation du technicien génial au talent inné. Ces modèles de pré-série désacralisent le génie de l’artiste, et le rendent, de fait, plus proche de nous, plus humain.

959
Le fameux prototype de 959. Fascinant?

Les Porsche, et plus particulièrement les 911, fascinantes même au stade le plus embryonnaire de leur conception, subtil équilibre entre élégance et aboutissement technologique, portent en elles, comme le font la musique ou la peinture, un dessein peut-être inavouable au commun des mortels car contraire à la fonctionnalité inhérente à l’automobile : la recherche presque compulsive du plaisir des sens. Indéniablement, Porsche, c’est de l’art !

2 réflexions sur « Paru dans Total 911: Peut-on considérer les Porsche comme des oeuvres d’art? »

J'ai quelque chose à ajouter:

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s