Porsche était-il obligé de revenir au Mans ?


Le constructeur en a fait un cheval de bataille de sa communication, créant un site internet dédié à l’événement, retraçant l’histoire de la marque aux 24 heures du Mans, diffusant des vidéos des pilotes officiels vantant l’initiative. Nous ne sommes pas sans le savoir, Porsche prendra le départ des 24 heures du Mans en 2014, soit seize longues années après le dernier engagement – et la dernière victoire – dans la catégorie reine avec la 996 GT1.

Ma question peut sembler provocatrice, Porsche a depuis longtemps brillé sur tous les terrains, et dans quasiment toutes les courses les plus difficiles du monde, et n’avait aucune obligation d’investir des centaines de millions d’euros dans le but d’ajouter une hypothétique victoire en compétition à sa collection déjà pléthorique de trophées. Mais Porsche l’a fait, et c’était une question de légitimité, plus que jamais. Alors, obligé ?

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1998: Porsche s’arroge pour la seizième fois les 24 heures du Mans avec le 996 GT1 (photo Porsche AG).

S’il est une chose que le constructeur a parfaitement comprise, c’est que son glorieux passé en compétition faisait de Porsche l’une des plus grandes marques du sport automobile, ayant marqué de son empreinte la quasi-totalité des courses. Et ce glorieux passé, à l’image des grandes griffes de maroquinerie, permet à Porsche de véhiculer des valeurs durablement associées aux succès et aux autos des constructeurs. Que pouvait-on voir sur le stand Porsche au salon Rétromobile ? Une 911 2.0 immaculée, une RS, une 935 (qui fut la première 911 à gagner le Mans en 1979), et bien entendu, une 991 flambant neuve. Porsche cherchait à vanter la continuité entre les générations de 911, ainsi que leur incroyable polyvalence : aussi à l’aise en routière au long cours que sur les circuits le dimanche, et capable de gagner les courses les plus dures. Tout cela, bien entendu, réuni de façon harmonieuse au sein de la dernière héritière, la 991. Ce que Porsche a compris, c’est que son histoire en compétition lui permettait de vendre toujours plus de voitures neuves, car ces voitures neuves portent en elles les gènes de leurs mythiques aînées.

Réfléchissons-y un instant. C’est en 1998, avec la victoire de la 996 GT1, que Wendelin Wiedeking tira un trait définitif sur l’engagement de Porsche en compétition au plus haut niveau. C’est-à-dire, précisément l’année de lancement de la 996, qui acquit grâce à cette victoire, ses lettres de noblesse. Nul besoin de dépenser davantage… De même, il était probablement beaucoup moins onéreux de reprendre en main la valorisation du passé de la marque, et de bâtir un gigantesque musée, plutôt que d’engager de nouveaux prototypes en courses, partant glaner de nouvelles victoires inutiles, tant Porsche avait tout gagné.

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Le musée Porsche: la façon la plus simple, et tellement réussie, de mettre en valeur une histoire glorieuse.

Ainsi, nous vîmes arriver un splendide musée sur la Porscheplatz, réunissant en son sein tous les modèles les plus emblématiques de la marque de Stuttgart. Cependant, Porsche a su éviter l’écueil terrible des musées : ils sont figés ! Porsche a eu la bonne idée de créer des expositions temporaires, afin d’exploiter tous les aspects, toutes les anecdotes amusantes de la marque, permettant de valoriser la totalité de son passé. Car le malheur de l’histoire, c’est qu’elle se fige. Visiter des musées, admirer les autos, témoins d’une grandeur passée, ne ferait que rappeler la triste vérité : l’histoire figée n’a plus aucun intérêt, car c’est une histoire morte. Par conséquent, plutôt que de susciter l’admiration, ces alignements d’autos mythiques ne feraient que provoquer l’amertume, nous rappelant la triste vérité : notre tour viendra. Memento mori. Dans sa terrible marche en avant, aveuglée par l’appel du profit, Porsche se repose sur son passé poussant la vente de nouvelles 911 flambant neuves, sûr de sa force…

La parade était donc toute trouvée ! Faire rouler les autos, qu’elles puissent continuer de rugir, et soulever le cœur des passionnés à la moindre apparition ! Force est de l’admettre, c’est une véritable réussite. Les 917, les 908, les 956 traversent encore les mers, posent leurs roues sur les circuits qui ont forgé leur légende, le Mans, Sebring, Spa Francorchamps… Quant aux passionnés, ils sont encore nombreux à se rendre à ces rassemblements destinés à faire perdurer la légende, à se ruer autour d’une 917, et plus encore lorsque le propriétaire en ouvre le capot, ou même la démarre. La 917, la 936, la 956, n’ont pas fini d’émouvoir les foules. En sortant son histoire du musée, pour l’acheminer vers les lieux où elle doit être admirée, Porsche a réussi un tour de force. Ces autos de course n’ont pas leur place dans un musée. Leur place est sur un circuit, le seul endroit où elles peuvent véritablement s’exprimer, se déplacer, comme un lion rendu à la savane. Un lion en cage n’est pas vraiment un lion. C’est un animal sauvage, enlevé à ses racines, dépaysé et malheureux, que l’on plaint plus que l’on ne l’admire. De même, il n’y a que sur les circuits qu’il est possible d’admirer ces merveilles en toute liberté. L’œuvre d’art, à l’endroit exact où elle doit se trouver pour être admirée.

Cette idée n’est pas nouvelle, Paul Valéry en fut l’initiateur, dans Le problème des musées : le malheur d’un musée est qu’on y côtoie des œuvres de toutes les époques, formant une atmosphère peu propice au recueillement, à l’admiration d’une seule œuvre. Celle-ci est coincée entre deux œuvres d’une autre époque, faite pour un autre lieu. Une 908 posée à côté d’une 718 RS, avec non loin la Berlin-Rome…

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Quand je vous dis qu’il y a parfois comme un petit problème de cohérence…

Mais il est une chose contre laquelle Porsche ne pourra jamais lutter. Porsche ne pourra jamais lutter contre les dégâts du temps. La génération de porschistes cinquantenaires, probablement les principaux clients de la marque aujourd’hui, ont assisté à ces duels entrés dans l’histoire, et restent aujourd’hui marqués par ces images de leur adolescence. Certains vous raconteraient encore aujourd’hui les frissons qui leur parcoururent l’échine, captivés par le duel que se livrèrent Jo Siffert et Pedro Rodriguez au 24 heures de Spa 1970, manquant de s’accrocher dès le premier virage, et pourtant membres de la même équipe. Mais c’est aujourd’hui que Porsche doit préparer son avenir. Les jeunes passionnés qui comme moi dépassent tout juste les vingt ans, seront bien peu nombreux à vénérer la 908/3 comme j’en suis capable. Il est bien stupide d’admirer une voiture conçue pour la Targa Florio, course interdite en 1977 et que je n’ai jamais vue, mais la passion est ainsi faite… Alors si Porsche veut s’assurer aujourd’hui de futurs clients, il faut nourrir ces jeunes adolescents de grandes victoires, de bagarres féroces et de larmes de joie.

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Ce n’est pas le Mans, mais Daytona. A une époque où Porsche remportait avec panache toutes les courses les plus mythiques. Ici en 1968, les 907 LH réalisent le triplé. (Photo Porsche AG)

Il nous faut nous aussi, jeunes passionnés, nos histoires à raconter, nos protos mythiques, nos pilotes batailleurs. En se contentant de faire vivoter son passé, Porsche prenait le risque de devenir une marque dont les valeurs se seraient dispersées, et, à l’image de Bugatti, serait devenue une marque haut de gamme pour nouveaux riches, se reposant sur une histoire mourante et condamnée. Dès lors, la question mérite d’être reposée. Porsche avait peut-être un besoin urgent de revenir en compétition. Seize ans sans victoire se sont écoulés – mis à part le vaillant RS Spyder qui aura brillé aux Etats-Unis mais en nous laissant sur notre faim – ce qui signifie qu’une génération de futurs porschistes a été quasiment oubliée. Porsche ne peut se permettre de reproduire cette même erreur. Si Porsche veut rester un mythe de l’histoire automobile, le constructeur se doit de se souvenir que l’histoire s’écrit avant tout au présent. De nouveau, Porsche doit gagner au plus haut niveau.

Retrouvez cet article dans le numéro 2 de Total 911, actuellement en kiosques.

9 réflexions sur « Porsche était-il obligé de revenir au Mans ? »

  1. Très bel article . Lu par quelques amis , ils ont beaucoup apprécié
    C’est un plaisir de te lire . J’essaie de mon mieux de faire connaître ton site , malheureusement très peu expriment des commentaires écrits , un peu dommage. , non,
    Merci Thomas

  2. Magnifique article, tout comme toi je suis jeune j’ai 23 ans mais une passion maladive des Porsche le retour au Mans c’est la meilleure chose que Porsche pouvait faire, mais si il est certain que leur nouveau proto n’a pas la beauté d’une 917 ou d’une 956 mais j’espère que Porsche accrochera un 17e titre au Mans merci Thomas pour tes articles passionnant pour des passionnés 😉

    1. Les encouragements sont toujours les bienvenus 🙂
      S’il te prend l’envie de contribuer (ne serait-ce que pour une suggestion d’article), ce sera avec plaisir!

  3. très bon, une vision lucide de l’avenir Porsche, j’ai 36 ans et propriétaire d’une 996 gt2, je confirme sans compétitions au plus haut niveau , l’image devient bourgeoise et boudée des puristes!!

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