La 911 RS 2.7 est-elle vraiment si belle?


Le débat est peut-être aussi vieux que cette icône qu’est devenue la 911 RS 2.7. Notre cher Marc Joly résumait la problématique animant certains repas porschistes en quelques phrases, dans le guide d’achat du numéro 259 consacré à la RS 2.7 : « Un non spécialiste trouvera-t-il la RS 2.7 belle ou pas ? Car elle est quand-même spéciale, cette queue de canard, non ? »

Force est de l’admettre, ladite queue de canard est très spéciale : protubérance sans précédent, jamais imitée, nous sommes bel et bien en présence d’un appendice aérodynamique non identifié dans l’histoire automobile. Cette queue de canard ne ressemble à rien d’autre, d’aucuns diraient qu’elle ne ressemble à rien, et il me semble difficile de contredire les non-initiés sur ce point. Alors, d’où vient la fascination exercée par cette queue de canard ?

Notre fascination de porschistes convaincus résulte selon moi du fait que l’inconscient collectif  (« l’habitus » cher à Pierre Bourdieu) de ces amis porschistes entretient depuis un certain nombre d’années une association immédiate entre le patronyme « RS 2.7 »  et son attribut visuel le plus marquant : son aileron si spécifique. Dès lors, la fascination qu’exerce la RS a fait que l’on a fini par parler d’elle, ou à penser à elle en utilisant une épithète homérique tacite : « la 911 à la queue de canard ». Je suis prêt à parier que les porschistes curieux qui se rendront au 40ème anniversaire de la RS 2.7 près de Reims en mai, en voyant l’une ou l’autre des RS présentes, se feront la même réflexion : « Voici donc la fameuse queue de canard ». Comme si, en poussant le raisonnement à l’extrême, il fallait voir la queue de canard pour véritablement voir une RS 2.7.

J’en conclus que celui qui verrait une RS 2.7 sans sa queue de canard serait probablement déçu. Comme si cette Porsche, tout d’un coup, n’était plus belle. Parce qu’il lui manque quelque chose : elle n’est pas finie ! J’ai moi-même fait cette expérience devant la RS 2.7 libanaise restaurée par Autofarm, commandée à l’usine sans aileron.  Indépendamment des traces apparentes de rouille, que je trouvais au demeurant très originales et apportant un vrai plus à l’auto, l’absence de la queue de canard me dérangeait : il manquait quelque chose pour que cette RS soit bel et bien une RS…

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La RS 2.7 restaurée par Autofarm (source : http://www.autofarm.co.uk/projects/past/beirut )

Il aurait suffi que l’on me dise que cette auto était une 2.4T pour que je ne sois en rien perturbé. Simplement parce que l’image de la 911 que l’on associe à une 2.4 est celle d’une auto sans aileron, et cette auto sera unanimement considérée comme très belle. En ce qui concerne la RS 2.7 sans aileron en revanche, elle sera perçue comme moins belle, du fait de cette perception d’inachevé, bien qu’elle ressemble quasiment en tous points à une 2.4S. Ce genre contradiction remonte au 19ème siècle lorsque des artistes tels que Jean-Baptiste Corot se mirent à peindre des paysages dits inachevés, éloignés de la peinture académique traditionnelle, et qui furent longtemps ignorées : une œuvre inachevée n’est pas digne d’être regardée. Le même problème se pose avec la RS. Une RS ne peut-être une RS qu’avec son capot arrière arborant fièrement sa queue de canard, et c’est à cette seule condition que celle-ci parviendra à susciter la fascination dont elle est l’objet.

Voici donc le dilemme devant lequel nous nous tenons : au premier abord, cette queue de canard ne ressemble pas à grand-chose et un néophyte lui préférera très probablement la finesse d’une 2.4, et cependant la RS 2.7 a nettement plus de chances de provoquer un attroupement. Cela n’est pas dû à sa beauté supérieure, puisqu’il semble acquis qu’elle n’est pas plus jolie qu’une 2.4, elle le serait même moins d’après le raisonnement qui vient d’être tenu. De ce fait, cette queue de canard est perçue comme très belle car elle est en quelque sorte l’incarnation du mythe RS 2.7, tout comme la couronne royale incarne le pouvoir divin conféré à l’homme qui la porte. Le roi sans sa couronne n’est qu’un homme méconnaissable parmi tant d’autres, et ce n’est pas pour rien que les portraits de nos anciens rois ne manquent pas de les représenter avec tous les attributs de leur pouvoir (à titre d’exemple le portrait de Louis XIV peint par Hyacinthe Rigaud). Même si je n’ai jamais vu le roi, en voyant l’homme portant la couronne je sais qu’il est roi, je sais par conséquent que je lui dois un grand respect. Dans le petit monde de la Porsche, nul besoin d’être un fin connaisseur pour savoir, en voyant la queue de canard, que l’auto qui l’arbore fièrement est un peu plus qu’une simple 911, et qu’il faut donc s’en émouvoir, sans considérer l’éventuel caractère disgracieux de l’aileron, par rapport à une simple 2.4

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Louis XIV par Hyacinthe Rigaud : l’on retrouve tous les attributs du pouvoir royal, la couronne se trouve derrière le sceptre.

 

Alors, cher Marc Joly, pour votre répondre à votre question, il y a de grandes chances qu’on non spécialiste, en voyant les bandes latérales et l’aileron, se croie en présence d’une vulgaire « Porsche tuning » (cela est du vécu, malheureusement), tandis qu’une 2.4 sera probablement vue comme une « vieille Porsche », peut-être « voiture de collection ». La RS sera rarement la plus belle, et il faut se rendre à l’évidence, elle ne l’est pas. Osons même opposer une 911 RS 2.7 et une 911 S/T, voire une 911 2.0 T/R, la question ne se pose même plus. La RS n’est peut-être pas si belle.

Quoi qu’il en soit, avant qu’un heureux propriétaire de RS 2.7 ne se mette en tête de partir à ma recherche, je tiens à souligner que, en amateur éclairé, je serais le premier à regarder cette queue de canard avec tout le respect et toute l’admiration qui lui sont dus, d’autant plus que cette queue de canard est entrée dans l’histoire, notamment grâce à son illustre cousine RSR victorieuse à la Targa Florio en 1973. Alors, aussi jolie que puisse être une 2.4, admirer une RS arborant fièrement sa queue de canard revient à contempler Le couronnement de l’empereur (Napoléon 1er) peint par Jacques-Louis David : c’est l’histoire et sa légende que l’on contemple.

En définitive, sa majesté RS, objectivement, n’est pas la plus belle de son époque et les non-initiés ne manqueront probablement pas de le confirmer. Néanmoins, son indubitable charisme et le prestige de la lignée qu’elle a engendré sont sans commune mesure dans le petit monde des Porsche Classic, faisant de sa queue de canard, élément théoriquement enlaidissant, une condition de la beauté et du prestige de la RS 2.7.

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